Welat 24 – Par Walat Bakr
La chute de Mokha et l’avancée des Houthis vers Dhubab et l’île de Mayyun ne sont pas seulement le résultat d’une offensive bien préparée. Elles révèlent surtout l’état du camp qui leur faisait face : des forces nombreuses, mais dispersées, affaiblies par les rivalités de leurs anciens alliés.
Il serait néanmoins excessif d’attribuer directement la chute de la côte occidentale à l’affaiblissement du Conseil de transition du Sud. Cette zone était principalement défendue par la Résistance nationale de Tareq Saleh, et non par les forces du Conseil. Le véritable problème se situe ailleurs : la rupture entre Riyad et Abou Dhabi a désorganisé l’ensemble du dispositif militaire construit contre les Houthis.
L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont entrés dans la guerre au sein d’une même coalition, sans poursuivre exactement le même objectif. Riyad voulait maintenir un Yémen unifié sous l’autorité du gouvernement reconnu internationalement. Abou Dhabi, de son côté, s’est appuyé sur le Conseil de transition et sur plusieurs formations locales pour établir son influence dans le Sud, sur le littoral et dans les îles.
Cette différence est devenue une confrontation ouverte lorsque le Conseil de transition a étendu son contrôle au Hadramaout et à Al-Mahra, fin 2025. Son avancée vers la frontière saoudienne a été perçue par Riyad comme une menace directe. L’Arabie saoudite a alors soutenu une contre-offensive, frappé ce qu’elle présentait comme un soutien militaire émirati arrivé au port de Mukalla, puis exigé le retrait des dernières forces des Émirats.
Riyad a remporté cette confrontation. Mais cette victoire avait un prix.
L’Arabie saoudite s’est retrouvée responsable d’un réseau de forces qui dépendait jusque-là du financement, de l’armement et de l’encadrement d’Abou Dhabi. Certaines unités sont passées sous parrainage saoudien, sans pour autant former une armée unifiée. La Résistance nationale, les Brigades des Géants, le Bouclier de la Nation et les unités gouvernementales ont conservé leurs propres commandements et leurs propres priorités. Plusieurs forces du Sud ont également refusé de combattre loin de leurs régions.
C’est là que Riyad semble avoir commis son erreur : affaiblir un dispositif existant avant d’avoir construit une véritable solution de remplacement.
Lors de l’offensive houthie, Tareq Saleh a annoncé le retrait de ses forces au sud de Mokha afin de les réorganiser. Un responsable militaire yéménite a reconnu auprès de l’Associated Press que le manque de coordination entre l’armée et les différentes forces alliées avait offert aux Houthis une occasion inestimable. Il s’est également étonné du retard de l’aviation saoudienne, qui n’est intervenue qu’après la chute de la ville.
Le différend entre Riyad et Abou Dhabi n’explique évidemment pas tout. Les Houthis disposent d’une longue expérience militaire. Ils ont développé leurs missiles et leurs drones, tout en bénéficiant d’un soutien iranien constant. Leur offensive a cependant rencontré un adversaire divisé, incapable de coordonner efficacement ses forces.
Les Houthis ont gagné du terrain. L’Iran, lui, a gagné un levier.
Selon des sources citées par Reuters, l’offensive a reçu l’appui et les orientations des Gardiens de la révolution iraniens. Un de leurs porte-parole a même demandé que le Yémen soit inclus dans tout éventuel accord entre Téhéran et Washington. Cette déclaration montre la place désormais occupée par le front yéménite dans la stratégie régionale iranienne.
Le choix de la côte occidentale n’est pas anodin. Environ 12 % du commerce mondial emprunte la route de Bab el-Mandeb et de la mer Rouge. Avant la récente escalade, près de 8,7 millions de barils de pétrole y transitaient chaque jour. À l’est de la péninsule Arabique, le détroit d’Ormuz voit passer environ 20 millions de barils par jour
Ni l’Iran à Ormuz ni les Houthis à Bab el-Mandeb ne contrôlent totalement ces passages. Ils n’ont d’ailleurs pas besoin de les fermer. Une attaque contre un navire, parfois une simple menace, suffit à faire grimper les assurances, à perturber le transport et à pousser les compagnies maritimes vers des itinéraires plus longs.
Téhéran dispose ainsi de deux moyens de pression : l’un direct à Ormuz, l’autre indirect à Bab el-Mandeb. La réduction des tensions sur ces deux fronts peut désormais entrer dans des négociations portant sur les sanctions, la guerre et la sécurité maritime.
L’Arabie saoudite voulait contenir l’influence émiratie. Les Émirats ont voulu étendre leur projet jusqu’à des régions que Riyad considère comme vitales pour sa sécurité. Pendant que les deux partenaires réglaient leurs comptes, les Houthis ont trouvé l’espace nécessaire pour avancer.
L’Iran n’a pas pris le contrôle de Bab el-Mandeb. Il a obtenu quelque chose de plus souple et peut-être de plus utile : la capacité de le menacer au moment où ses intérêts l’exigent.









